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Auteur : J.-M. Popineau
 
:: JEAN-FRANCOIS DE LA ROCQUE (1500-1560), sieur de Roberval

JEAN-FRANCOIS DE
LA ROCQUE (1500-1560), sieur de Roberval

Ce personnage haut en couleurs fut un homme de guerre protestant, courtisan de François Ier, gouverneur du Canada, explorateur du passage du Nord-Ouest, seigneur de Roberval, Moru, Rhuis, constructeur du colombier de Roberval et de l’église Saint-Remy de Roberval et pirate dans les Caraïbes et la Manche.

Jean-François de Larocque est robervallois par sa mère, Isabeau de Poitiers (tante de la belle Diane de Poitiers) et languedocien par son père, Bernard, connétable de Carcassonne. Il naît vers 1500-1502, peut-être à Roberval, dans le château de ses grand-parents maternels, peut-être à Carcassonne où travaille son père.

Le père de Jean-François, Bernard dit « Couillaud » est un méridional, seigneur de plusieurs villages du Languedoc, nommé connétable de Carcassonne par Charles VIII vers 1490, maître d'hôtel du futur François Ier, « porteur de l'estandard de Mgr. d'Armagnac » puis « gentilhomme de M. de Rohan, baron de Gié ».

Jean-François de La Rocque est élevé pendant un moment à Amboise, aux côtés de François d’Angoulème, de 6 ans son aîné, futur François Ier. Très tôt épris du métier des armes, La Rocque se lie d’une indéfectible amitié avec le futur roi. Ils guerroient ensemble lors des campagnes d’Italie et chassent le cerf aux alentours de Roberval (la cavée du Roi en tire peut-être son nom). Le château de Roberval servait alors de relais de chasse.

Parallèlement, François Ier nomme en 1515 le père de Jean-François ambassadeur auprès du sultan ottoman Selim Ier « le Cruel », père de Soliman le Magnifique. Bernard de La Roque en revient avec un décret concédant à la ville de Carcassonne le commerce avec ce qui est aujourd’hui la Turquie. Ce voyage lointain et dangereux a peut-être donné au jeune Jean-François (il a 15 ans) l’amour de la navigation outre-mer.

A la mort de ses parents, Larocque devient seigneur de Roberval, Noël-Saint-Martin, Moru, Bacouël puis de nombreux autres villages dans les Ardennes et le Languedoc. Très présent à Roberval, dont il fait le chef-lieu de sa seigneurie et dont il prend le nom, il va gérer ses biens tout au long de sa vie. Il va par exemple mettre en location son fief de Bacouël (Rhuis) en 1520, ses terres labourables des Pierres (Rhuis) en 1526, son moulin de la Prouaye (Rhuis) en 1530. Il fera démolir le vieil hôtel seigneurial de Roberval pour reconstruire une magnifique résidence un peu plus à l’ouest (il en reste le magnifique colombier). Il fera de même démolir la vieille église romane de Roberval (sauf la nef) pour la faire reconstruire dans le style de l’époque (gothique flamboyant) par l’architecte protestant Thomas d’Albret. Jean-François de La Rocque va également vendre de nombreuses terres labourables de Roberval (1528, 1530) à un drapier de Senlis, acheter le moulin du Joncoy (Rhuis) en 1528, vendre ses seigneuries de Poix et Bacouël (avec faculté de rachat) en 1536…

En 1533, le roi François Ier l’autorise à fonder trois foires par an et un marché hebdomadaire dans sa seigneurie de Poix (Marne). Il est aussi nommé chevalier et porte-enseigne de Robert II de La Marck (100 hommes d’armes puis 80 hommes en 1535, puis 50 hommes en 1538)

Mais ce qui a rendu Larocque célèbre est son entreprise de colonisation du Canada, la première en Amérique du Nord, avant même celle des Anglais. Le 15 janvier 1541, François Ier le nomme « lieutenant général, chef, conducteur et capitaine de l’entreprise de colonisation du Canada, Hochelaga et Saguenay, avec mission d’y construire villes et forts, pour la communication de notre sainte foi catholique ». Ce dernier point est cocasse lorsqu’on sait que Larocque est protestant ! Des rapports sur La Rocque parviennent dès ce moment à l’empereur d’Espagne, écrits par ses espions comme Los Cobos.

Jacques Cartier, le découvreur du Saint-Laurent, est placé comme capitaine sous les ordres du seigneur de Roberval. Ce dernier appareille de La Rochelle le 16 avril 1542 avec trois gros navires et 100 colons. Parvenu non sans mal au Canada, il fait dresser la première carte de la région du Saguenay, espérant y trouver le mythique passage du Nord-Ouest..
La navigation dans le golfe et le fleuve Saint-Laurent se fait sans autre incident que la romanesque aventure de « la parente» de Roberval, la demoiselle Marguerite de Larocque, qui fut abandonnée dans une île avec son amant.
Larocque fait ensuite bâtir près du futur Québec, sur le site choisi par Cartier (Charlesbourg royal), un fort et un corps de logis avec une tour. Il construit aussi plus bas un autre fort et baptise l’ensemble « Franciroy » en l’honneur de François Ier. La petite colonie passe l’automne et l’hiver dans des conditions difficiles, la famine et le scorbut déciment les habitants. Cartier a déserté et est rentré en France pour tirer seul le bénéfice des découvertes. Au printemps, Larocque veut encore chercher le passage du Nord-Ouest. Il part explorer la rivière des Outaouais (Ottawa), jamais atteinte auparavant. Son pilote, Jean Alphonse de Saintonge, est le premier européen à remonter vers le nord, jusqu’au détroit de Davis, véritable porte d’entrée du passage du Nord-Ouest. Les glaces le font rebrousser chemin, mais il prouve que le Groenland est séparé du continent. Larocque porte pour la première fois la fleur de lys dans l’Arctique.

La colonie épuisée et victime de l’origine carcérale des colons doit être évacuée en 1543. Mais le sieur de Roberval ne rentre pas sagement dans notre pays ! Un pirate, Roberto Baal (=Roberval !) est très célèbre dans toute l’Amérique latine, grâce aux chroniques de Alvar Nunez Cabeza de Vaca (1490-1557), le grand explorateur et humaniste espagnol qui a passé les années 1527-1537 à explorer l'intérieur de l'Amérique, vivant parmi les Indiens. Il rapporte son histoire :

Le pirate Roberto Baal, à la tête d’une flotte de 4 navires (dont la Valentine, l’Anne et la Lèchefraye) commence par attaquer en juillet 1543 une petite flotte de 3 navires espagnols se rendant au Mexique. Des esclaves noirs sont employés pour ramer sur les navires de Roberval. Un marin espagnol est également enrôlé et il va donner de précieuse indications au pirate sur la toute jeune colonie espagnole de Carthagène des Indes, fondée 10 ans plus tôt sur la côte de Colombie pour exporter les richesses d’Amérique latine vers l’Europe. Roberval attaque Carthagène la veille du mariage d'une nièce du gouverneur, tôt le matin, par surprise. La ville était défendue par artillerie, mais les pirates font un tel vacarme que les habitants croient que c’est le mariage qui a déjà commencé ! La ville conserve le souvenir de 8 à 9 jours de sac, de viols, d’incendies et de meurtres. La maison du gouverneur Heredia est pillée malgré la résistance acharnée du gouverneur, à l’épée, et Roberto Baal s’empare de 45000 pesos d’or qu’il trouve dans les coffres... et de la nièce du gouverneur ! L’évêque de Carthagène est capturé lui aussi puis libéré. Le prix du départ des pirates est fixé à 200 000 pesos d’or (ce qui correspond à 310 kilos d’or !).
Par la suite, l’expédition de Roberto Baal se rend au port de Santa Marta (toujours en Colombie, à 170 km à l’ouest de Carthagène) et pille la ville. Roberval y apprend la faiblesse des défenses des deux plus grandes villes de Cuba, Santiago et la Havane. Il embarque donc pour la plus grande île des Caraïbes.
En septembre 1543, Roberval est à Cuba. Il mouille ses 4 navires à l’abri dans une baie de l’Île aux Pins (sud de Cuba) et envoie une patache (petit vaisseau de guerre) et 20 aventuriers dans la baie de Santiago, le 7. Un bateau espagnol chargé de marchandises, à l’ancre à Santiago, est attaqué par les hommes de Roberval et le nombreux équipage rapidement défait. En 2 heures, les riches marchandises passent des cales du navire espagnol à celles des bateaux français. Puis les pirates débarquent, dans le but de surprendre les habitants, détruisent les maisons de bois, les arbres, les vergers. Ils sont malgré tout repoussés par les habitants. Les femmes et les enfants s’étaient réfugiés dans la montagne.
De plus en plus riche, Roberval se dirige ensuite vers La Havane, toujours sur l’île de Cuba, où il parvient en octobre 1543. Roberval débarque dans la crique de Juan Guillén (ou San Lazaro), mais la résistance des habitants est cette fois-ci trop forte et la saison avance. Roberval décide de repartir par le « canal de Bahama » (ou de Floride) vers l’Europe.

L’histoire du terrible Roberto Baal, premier pirate des Caraïbes, esclavagiste, pilleur et violeur ne s’arrête pas là : la chronique cubaine garde le souvenir de l’attaque du pirate « Hallebarde », qui se présente comme un « homme de Roberval » à Baracoa (ville située à l’est de Cuba), en 1546. Cela signifie-t-il que Roberval est revenu dans les Caraïbes 3 ans après son expédition ? On n’en a pas gardé le souvenir, même si certains historiens avancent que Roberval est retourné en Amérique vers 1547-48. Toujours est-il que Roberval a montré la voie à toute une série de pirates célèbres comme John Hawkins, les frères Juan et Martin Cote, et Francis Drake. Et 450 ans plus tard, on parle encore avec effroi du passage d’un robervallois en Amérique latine ! C’est peut-être d’ailleurs dans cette histoire qu’il faut rechercher l’origine du prénom « Roberval » fréquemment porté de nos jours au Brésil.

Il faut dire que Roberval avait acquis une certaine expérience dans la piraterie. Il avait eu des difficultés pour organiser son expédition canadienne. Il fut associé en 1541 avec Pierre de Bidoux de Lartigue, vice-amiral de Bretagne, mais aussi pirate renommé, il s'attardera sur les côtes de la péninsule bretonne, à mettre à la rançon navires français et étrangers. En 1542, les marchands londoniens protesteront contre un certain « Robert Vall » ; l'ambassadeur anglais Paget fait part à François 1er du mécontentement de son maître Henri VIII et l’ambassadeur français en Angleterre, Marillac, se plaint de Roberval qui « emprunte par force marchandises qu’il revend auprès des navires qui passent par là », français ou étrangers (par exemple 600 quintaux de fer, 400 peaux de maroquins…). François 1er feindra une belle colère contre ce mécréant de Roberval, qu'il se promet bien de faire pendre dès qu'il pourra mettre la main dessus. Mais Roberval est au large de Saint-Malo et n’est pas inquiété le moindre du monde.

Rentré en France, La Rocque se voit confier par François Ier en 1544 la reconstruction des fortification de Senlis (bastion de la porte de Meaux par exemple, encore visible aujourd’hui) puis de Paris. Henri II nommera ensuite Larocque surintendant des mines de France en 1548 puis chef de la défense des villes de Rethel, Chastel en Porcien et pays de Rethelois en 1552. Mais La Rocque est ruiné et ne parvient pas à reconstituer sa fortune. En 1555, ses biens sont hypothéqués et son château est saisi en 1564.

Demeuré fidèle à sa foi protestante, Jean-François de La Rocque fut une des premières victimes des Guerres de Religion. Au sortir d'une réunion calviniste, une nuit de l'année 1560, il fut attaqué avec ses coreligionnaires et tué au coin du cimetière des Innocents, à Paris. Les débris de sa fortune passèrent à ses créanciers, son château de Roberval fut racheté par son neveu Louis de Madaillan, fils de Charlotte de La Rocque.

La personnalité de Larocque et son aventure canadienne ont laissé des traces dans la littérature française du XVIe siècle. Rabelais parle de lui et l'appelle Robert Valbringue, la reine de Navarre a raconté l'histoire romanesque de sa parente Marguerite de La Roque, André Thevet donne de précieux renseignements sur lui et sur sa colonie, les poètes de cour Clément Marot et Michel d'Amboise lui ont dédié des œuvres. Enfin, un poème en latin, d'inspiration protestante, appelé Robervalensis Epitaphium, fait partie d'un recueil anonyme de poésies conservé à la Bibliothèque nationale, à Paris.

   
   
   
   

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